Épisode 6 (extrait)

Résumé de l’épisode

Être Gardien de PèreMère signifie veiller aux équilibres écologiques des espèces. Les félis sont des Gardiens et ont immédiatement accepté de combattre la maladie qui ravage les villages humains. Mais toute leur Science et leurs capacités mentales suffiront-elles ? Après tout ils n’ont que des pattes, ils ne peuvent même pas allumer un feu et y chauffer une infusion contre la toux. De plus, Stur, Méi, Nori et Arinou apprennent que, sur l’autre continent de la planète, la maladie a déjà frappé et que les félis n’ont pu sauver que peu de mentaloups. Même si ces derniers sont les pires ennemis des humains, il y a de quoi s’inquiéter.

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« Je pense que c’est à mon tour de vous raconter ce que je sais. Vous aurez ainsi une vision plus globale du problème posé par cette maladie. »

L’intonation mentale d’Iskal suggérait que le problème, bien que difficile à résoudre même pour lui, n’était pas forcément insurmontable et les deux adolescents s’accrochèrent à cet espoir. Ils avaient eu le temps, avant même que le conseil débute, de comprendre et d’accepter que le félis ne détienne pas une solution miracle. Si le Gardien estimait qu’ils devaient connaître la situation de son point de vue à lui, ils étaient prêts à y réfléchir au mieux de leurs possibilités. Ils doutaient de pouvoir apporter une quelconque aide au félis dont la sagesse et le savoir étaient tellement plus importants que les leurs, mais ils s’y efforceraient avec tout le sérieux dont ils étaient capables.

Méi et Stur acquiescèrent d’un même hochement de tête. Ils étaient prêts à écouter.

Iskal ferma à demi les yeux et commença :

« Les nouvelles que vous apportez m’étonnent sans vraiment m’étonner. La maladie que vous décrivez provient de l’autre continent. »

« Que signifie continent ? l’interrompit Stur, désireux de bien comprendre tout ce que le félis transmettait. Je perçois quelque chose comme grand territoire ? Qu’appelles-tu un grand territoire ? »

« Humph, je parle du grand territoire qui se trouve de l’autre côté de l’océan. »

« Il y a des terres après la mer ? Ça alors ! »

« La céphalos avait traversé l’océan ? s’exclama Méi. À Juverne, ils se demandent ce qu’il y a après l’océan, mais beaucoup pensent que, puisque PèreMère est rond, si on pagayait plusieurs semaines vers l’ouest on finirait par accoster à l’est. De l’autre côté de ces montagnes. »

« Eh bien, répondit Iskal d’un ton presque amusé, PèreMère est en fait une boule beaucoup plus grosse que vous l’imaginez. Après la mer, il y a un continent qui est tout aussi immense que l’océan, et ensuite un autre océan très très grand et après on arrive sur ce continent-là, mais beaucoup, beaucoup plus loin que derrière ces montagnes. » Il montrait en même temps des immenses étendues de vagues, de forêts, de prairies, de plages de sable et de cailloux qui ne bordaient ni rivière, ni mer, des chaînes de montagnes, d’autres forêts, prairies…

Les adolescents trouvèrent les paysages magnifiques, mais ils comprirent aussi qu’il leur faudrait du temps pour admettre les dimensions du monde que suggérait le défilé rapide des images : il ne se parcourait pas en jours de marches, ni en semaines, mais en années !

« PèreMère est plus grand que les humains le croient », finit par dire Stur.

« Ach, s’exclama Iskal. Je ne voulais pas vous troubler plus que nécessaire. Je ne dois pas oublier que les connaissances humaines ne sont pas les mêmes que celles des félis. Je vais essayer de ne parler qu’avec des concepts que vous comprenez. »

« Des concepts ? Qu’est-ce que c’est ? »

Iskal diffusa l’équivalent d’un rire moqueur qui le visait lui.

« Excusez-moi ! Je voulais dire des idées, des mots, qui vous sont habituels. Humph, il semble que j’ai besoin de vous pour savoir lesquels ! N’hésitez pas à m’interrompre de nouveau. »

« D’accord », acquiescèrent les adolescents en même temps.

Iskal redevint sérieux.

« Pour répondre à ta question Méi : je ne pense pas que la céphalos ait traversé l’océan. C’est la maladie qui s’est répandue dans tout l’océan. Non, non, n’imaginez pas le pire, les céphalos ont su très vite comment guérir, mais elles n’ont pas réussi à empêcher la contagion. Presque toute la population a été atteinte, il y a eu très peu de morts, même chez les tout-petits. La Gardienne que Juverne a trouvée sur la plage doit être l’un des rares cas. Elle a dû se retrouver isolée au moment où la maladie s’est déclarée et elle ne devait pas savoir comment lutter contre avec son esprit, ni disposer des remèdes à l’endroit où elle était. »

« Elles savent comment soigner la maladie ? » s’exclama Méi.

Quelque chose dans la voix du félis la faisait douter de ce qu’il venait d’affirmer.

« Oui, les céphalos savent comment arrêter leurs crises et même comment les éviter. Les félis aussi savent se soigner et savent aussi comment soigner les mentaloups. Cependant, ce n’est pas aussi simple que vous l’espérez tous les deux. Les remèdes pour les uns ne conviennent pas toujours aux autres. De plus, il faut pouvoir les avaler. Mais il vaudrait mieux que je vous raconte par le début. La maladie est apparue il y a deux ans sur l’autre continent. C’est une maladie très proche des rhumes, mais beaucoup plus grave. Elle a d’abord frappé deux petits clans de félis. Ils ont bien sûr prévenu tous les autres qu’il ne fallait pas les approcher. Il n’y avait pas de biologiste avec eux et ni les transferts d’énergie par pseudopode ni les plantes habituelles n’ont été suffisants pour sauver la plupart d’entre eux. »

Il y avait de la douleur retenue dans le doux bruissement émis par Iskal. Les adolescents n’osèrent pas l’interrompre pour lui demander d’être plus explicite sur le rôle d’un biologiste ou ce qu’étaient les transferts d’énergie.

« Nous avons tous très vite compris que très peu d’entre eux s’en sortiraient, mais leur envoyer un biologiste risquait de tuer celui-ci s’il ne découvrait pas de remèdes à temps. Ils ont estimé qu’il valait mieux laisser la maladie s’éteindre d’elle-même. Leur décision était sage, mais elle a été dure à accepter : sur les douze contaminés il n’y a eu que trois survivants. Cela a été inutile. Les mentaloups aussi étaient infectés. Il est très rare qu’une maladie se transmette entre espèces différentes. Les rhumes, par exemple, ne sont pas les mêmes chez les félis que chez les mentaloups, sans même parler des céphalos. Hélas, cette maladie-là affecte plusieurs espèces. Or, comme nous avons souvent des contacts avec les mentaloups, car nous partageons le même habitat, beaucoup de félis ont été contaminés. Cette fois, des biologistes ont pu sonder les malades et reconnaître le vfrvfrououou… je veux dire le tout petit petit filament qui rend malade en se multipliant dans l’organisme en milliards d’exemplaires. Il a été rapide de mettre un traitement au point. Le problème est qu’il demande de manger de grandes quantités de certaines plantes et notre estomac est trop petit. Nous pallions cela avec des transferts d’énergie par pseudopode qui redonnent des forces au corps et lui permettent de mieux lutter de lui-même. Pour les enfants les plus jeunes et les cas très graves, les biologistes détruisent directement les filaments avec le pouvoir de l’esprit. Mais cela prend beaucoup de temps pour un seul malade et c’est épuisant. »

Iskal se tut pour montrer.

Le vieux mâle félis agonise. Les odeurs qu’il dégage sont suffocantes. Son poil est embroussaillé, rêche. Par endroits, il est pelé. La peau ridée est d’une pâleur verdâtre, malsaine. Il n’a plus la force de lever la tête. Celle-ci est souillée de vomissures, la crête pendante frémit à peine. Sa gueule entrouverte repose sur le tas de feuilles de salicelle qu’il n’a pas réussi à avaler. Un long frisson parcourt sa patte avant droite. Il geint faiblement. La fièvre le fait délirer, mais il n’a plus la force de se débattre. Je m’avance. Le vieillard pue la maladie et le vomi. J’essaie de ne pas y penser et je déploie ma crête. Brouillard, malaise, pestilence : ses cauchemars m’assaillent. Je me réfugie dans l’écheveau des ondes et pénètre son corps.

Les jeunes humains voient les faisceaux d’ondes devenir de plus en plus filandreux, effilés, espacés. Ils se faufilent entre eux et aperçoivent bientôt des poussières de toutes formes, couleurs et goûts différents. Elles grossissent. Les tortillons jaunes sont ceux qu’il faut écraser. Ils le font. D’abord l’un après l’autre – cela éclate comme une bulle de salive, laisse des éclaboussures dorées, mais inodores – puis ils en touchent plusieurs à la fois, comme si leurs esprits s’étaient dotés de multiples doigts. « Seulement les tortillons jaunes », se répètent-ils. Là, là, là, et là. Vite ! Il y en a tant. C’est si long. Ils sont fatigués. Si fatigués. Soudain, ils sont moins épuisés, des forces leur reviennent. C’est cela le transfert d’énergie ! Quelque part un pseudopode suceur leur insuffle la force de continuer. Écraser, bulle, écraser, bulle, bulle, bulle. Seulement les tortillons jaunes. Là, là, là, et là. Vite !

Quand ils ouvrent les yeux, les adultes du clan les entourent. Ils se sont relayés pour donner au malade et au biologiste l’énergie qui leur reste. Le vieux mâle a levé la tête, il mâchonne péniblement des feuilles de salicelle. Il a soif. Il ne délire plus. Il est sauvé.

« Finalement, reprit Iskal avec sa voix mentale, ce sont les mentaloups qui ont été les plus touchés. Cela a été une hécatombe. Il a été trop difficile de leur faire manger les plantes qui soignent en quantité suffisante. Les biologistes se sont épuisés à guérir par l’esprit. »

« Les mentaloups sont vraiment très importants pour les félis, n’est-ce pas ? » remarqua Stur en laissant transparaître une certaine amertume.

Méi non plus n’appréciait guère l’insistance d’Iskal à propos des fauves qui avaient longtemps mis en danger l’avenir de l’humanité. Ce qu’elle pensait lui échappa :

« Les humains ont failli disparaître à cause des mentaloups. Vous nous avez conduits dans les marais, mais ceux-ci étaient trop petits pour que notre espèce puisse se développer. Pourquoi n’êtes-vous pas plutôt restés à nos côtés pour nous protéger ? »

« Humph ! Tu as l’esprit vif, toi aussi. Peux-tu comprendre qu’être Gardien ne signifie pas rendre les autres espèces dépendantes de nous ? Les aider pendant un temps, oui, mais elles doivent être capables à un moment de s’occuper seules d’elles-mêmes. Si elles ne réussissent pas à survivre, tant pis. En ce qui concerne l’humanité, j’avoue que nous n’avions plus guère d’espoir que vous trouviez une solution à votre esprit ouvert. Les rats qui diffusent presque autant que vous leurs mentalondes se sont adaptés très vite aux prédateurs avec leurs réseaux de galeries profondément enfouies. Vous, vous ne vous reproduisiez pas assez vite et les mentaloups avaient appris à vous attaquer en nombre pour affaiblir rapidement vos esprits. Nous les avons chassés pendant des siècles avant de nous résigner à vous emmener dans les marais. Et nous aurions dû le faire et vous laisser seuls bien avant puisque cela vous a obligés à réagir et à découvrir les crêtes symbiotes. »

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