Épisode 4 (extrait)

Résume de l’épisode

En entrant en communication télépathique avec des gorbeaux, Méitalinoé aperçoit un campement d’hommes. À l’idée de trouver de l’aide et de la nourriture, le groupe réunit ses dernières forces pour les rejoindre. Ils sont accueillis par deux hommes et une femme, vivant seuls dans une grotte.
Malgré l’accueil et l’aide de leurs hôtes, les deux adolescents sentent un étau se refermer sur eux…

foret04

— Un camp est un camp, dit Norianin. On y laisse toujours quelques réserves pour que, quand on y retourne, il n’y ait pas besoin de chercher de la nourriture tout de suite. Celui-là est moins loin que celui de Taroth et nous devons manger normalement.

— Il n’est pas dans la même direction. Comment ferons-nous pour retrouver notre piste ?

— Je suis trop fatiguée, intervint Arinou au bord des larmes, je n’arriverai pas à marcher jusqu’à chez Taroth.

— Elle a raison, dit Méi. Cette grotte est une véritable aubaine. Et puis, on peut voir les montagnes de là-bas, nous reconnaîtrons peut-être celles que nous cherchons.

— Si mes calculs sont bons, enchérit Nori d’un ton neutre, il nous reste deux jours de nourriture à demi-ration. Or nous avançons comme des gortues parce que nous sommes tous faibles et que c’est dur de marcher avec les raquettes. À mon avis, il nous faudrait encore au moins quatre jours pour atteindre le Camp de Taroth. Nous n’en aurons pas la force.

Les deux aînés tressaillirent et se cherchèrent des yeux. Ainsi, Nori, qui semblait vivre au jour le jour, était beaucoup plus conscient de la situation qu’il n’y paraissait. Le petit garçon avait su que les chances qui leur restaient de s’en sortir étaient quasi nulles. Il n’en avait pas parlé estimant certainement que cela augmenterait encore plus l’anxiété des deux adolescents. Maintenant que l’espoir revenait, il osait exprimer ce qu’il pensait et l’objectivité impassible de ses propos faisait mal : le petit garçon trouvait normal d’affronter seul l’angoisse d’une mort très probable et de ne pas chercher un réconfort auprès de ses aînés. Méi et Stur en avaient la gorge nouée et l’épuisement les empêchait de ravaler leurs larmes. Cependant, ils réussirent à dissimuler celles-ci en se levant et en rattachant leurs raquettes.

Enfin, la voix revint à Méi :

— Nori, tu es vraiment un excellent forestier !

Stur ajouta en coassant un peu :

— Il faudra qu’on parle tous les deux. Et c’est vrai que tu es un excellent forestier. Vrai aussi que nous n’avons pas le choix : nous partons pour ce camp immédiatement.

La lente progression à travers la forêt enneigée recommença. Quelques flocons tombaient toujours, mais les nuages avaient enfin repris un peu d’altitude annonçant la fin de l’interminable chute de neige.

Stur profita des pauses où ils attendaient que Méi les rejoigne pour couper quelques branches basses et presque sèches sous de jeunes chênefayards. Il fagotait sachant que le soir venu ils n’en auraient peut-être pas l’énergie alors qu’un feu leur serait indispensable. En effet, malgré les parkas prévues pour des températures bien plus basses que celle des derniers jours, les enfants avaient fini par enfiler dessous les tuniques d’hiver. L’épuisement dû à la faim commençait à vaincre leur résistance au froid.

Norianin accepta de ne pas aider à la recherche du bois pour ménager ses forces, mais lia les fagots et exigea d’en porter une partie. Arinou, assise sur ses talons tout le temps des pauses, ne disait rien. Sa tête dodelinait et cela serrait le cœur des autres de la voir lutter contre le sommeil.

Le soir venu, la forêt qui les entourait ne leur offrit pas assez de branches basses de conifères pour construire une hutte. Pourtant un abri était indispensable, le bois récolté ne suffirait pas à alimenter un feu toute la nuit, il fallait que la chaleur de leurs corps ne s’éparpille pas trop vite dans le froid nocturne.

Alors, avec des gestes ralentis par la fatigue, les deux aînés creusèrent dans la neige un grand trou rectangulaire qui pouvait les contenir tous les quatre allongés. La hauteur des parois blanches atteignait celle de Nori sur trois côtés, le quatrième côté étant un accès en pente douce permettant d’y descendre. Les deux adolescents se consultèrent : devaient-ils se donner la peine d’aller couper et traîner des branches de conifères pour faire un toit ? Ils se sentaient totalement épuisés et estimèrent que la fosse retiendrait assez de chaleur pour qu’ils puissent y dormir sans craindre de geler. Après tout, serrés l’un contre l’autre dans leurs parkas et sous les couvertures, ils étaient censés pouvoir supporter des températures beaucoup plus basses qu’actuellement. Certes, la sous-alimentation se faisait durement sentir et leur résistance au froid était bien amoindrie, mais dépenser encore de l’énergie à construire un toit leur parut plus risqué que le gel de la nuit. Non, ce qu’il fallait c’était se résigner à faire cuire le reste des provisions. Ils les partageraient pour un repas ce soir et un autre demain. Il était désormais évident qu’Ari, Nori et même eux ne pouvaient pas continuer comme aujourd’hui s’ils ne mangeaient pas plus.

La décision prise, ce fut avec un grand soulagement qu’ils s’accroupirent auprès du feu que le petit garçon venait d’allumer les mains tremblantes.

Méi fut la seule à ne pas s’endormir avant que la tisane soit prête. À moitié hébétée, elle s’occupa de faire chauffer l’eau dans la peau-à-cuire, y plongeant machinalement des cailloux brûlants puis les retirant pour les remplacer par d’autres. Elle consacrait le peu d’attention qui lui restait à surveiller que les étincelles qui jaillissaient des flammes ne mettent pas le feu aux vêtements et aux sacs. Plusieurs fois, elle balaya d’un revers de gant une braise qui ne s’éteignait pas assez vite. Quand l’infusion fut prête, elle secoua ses amis pour qu’ils boivent. Arinou et Norianin mirent un long moment à sortir assez de leur engourdissement pour réussir à tenir un bol. Ils burent puis replongèrent dans leur somnolence. Stur, un peu revigoré par la boisson chaude, aida Méi à préparer le repas. Leurs gestes étaient lents, ils avaient l’impression d’évoluer dans un brouillard poisseux et la soupe mit une éternité à cuire. Enfin, elle fut prête. Les deux petits se réveillèrent avec difficulté, mangèrent en silence et se rallongèrent dès qu’ils eurent fini. Les adolescents eurent à peine la force d’éteindre le feu et de couvrir tout le monde avec les couvertures avant de sombrer à leur tour.

Le froid réveilla la jeune fille avant l’aube. La neige avait fait place au givre durant la nuit. Son bout du nez était glacé et elle rabattit une couverture sur sa tête le temps de le frotter et de trouver le courage de se lever. Les nuages s’étaient dispersés et la nuit n’était pas totalement noire. Cependant, elle dut tâtonner dans son paquetage pour trouver son briquet et le petit sac de mousse-à-feu bien sèche. Puis, toujours à tâtons elle chercha quelques branchettes et en constitua, dans les cendres de la veille, un petit tas autour d’une pincée de mousse. Elle enflamma celle-ci et souffla doucement pour que le bois prenne à son tour.

Le feu allumé, Méi s’étira. Elle se sentait beaucoup mieux que la veille. Dormir et, surtout, manger, lui avait redonné des forces… ce qui ne l’empêchait pas d’avoir une faim d’ourchat. Les courbatures, dues à la marche en raquettes, étaient douloureuses, mais de loin préférables à l’épuisement cauchemardesque de son corps et de son esprit. Elle fit chauffer les pierres-à-cuire avant de sortir un baume musculaire de son sac. Elle se contorsionna pour masser la peau de ses cuisses sans retirer les jambières ni le pantalon de dessous : elle ne voulait pas perdre la chaleur, rien que ses mains froides la firent frissonner. Malgré son remue-ménage, aucun de ses amis ne s’éveilla, ni même ne se retourna sur lui-même. En d’autres circonstances, Méi aurait trouvé cela normal, tout le monde étant habitué à dormir au milieu des activités des autres, mais là elle ne put s’empêcher de vérifier que chacun était bien vivant. Elle tendait la main pour tâter Ari quand elle se mit à sourire. Bien sûr que tout allait bien ! Elle le sentait mentalement depuis qu’elle était éveillée. La présence de ses amis dans son esprit était devenue tellement habituelle qu’elle l’avait oubliée. Elle déploya un peu plus sa crête pour le plaisir de mieux capter le sommeil paisible et confiant qui émanait d’eux. Pour le moment, Ari et Nori n’étaient pas affamés et Stur n’était pas soucieux. Elle eut soudain envie de contempler le visage détendu de son ami. Hélas, inutile de soulever la couverture qui recouvrait celui-ci : la clarté des flammes n’atteignait pas la tête du garçon. Le cœur de Méi palpita brusquement d’une grande tendresse : Stur était vraiment quelqu’un de bien. Quelqu’un de très bien.

Ce fut avec un sourire rêveur que la jeune fille éplucha le reste des châtaignes cuites. Elle les écrasa dans la peau-à-cuire, y ajouta la fin du grapain de cerf – en raclant au mieux le panier –, des herbes-à-cuire et de la neige. Elle fit chauffer le tout.

Bien que seule la moitié de la mixture fût destinée au petit-déjeuner, savoir qu’ils n’attendraient que la mi-journée pour manger l’autre leur donnerait du courage pour avancer.

Et peut-être atteindraient-ils le camp avant la fin de la matinée ?

***

La lumière du jour déclinait qu’ils avançaient encore. Leurs pas étaient lourds de découragement. Leurs ventres grondaient de nouveau furieusement. Stur décida qu’à la prochaine halte pour attendre Méi, il commencerait à ramasser du bois. Il ne croyait plus que le camp se trouvait devant eux. Il semblait si proche dans la vision du gorbeau transmise par son amie : une journée de marche, avaient-ils estimé. Ils auraient dû l’atteindre à la mi-journée. Pendant tout l’après-midi, il avait rassuré les autres et lui-même en affirmant que les oiseaux voient plus loin que les humains et que les pauses répétées qu’ils faisaient les ralentissaient beaucoup. Mais l’ombre et le gel qui envahissaient la forêt lui chuchotaient insidieusement que leurs pas avaient dévié de la bonne direction, qu’ils avaient dû passer non loin de la grosse colline, où s’ouvrait la grotte, sans la voir à travers les arbres. Demain, s’ils en avaient la force, il faudrait retourner sur…

— Vous sentez ? s’exclama Norianin, de la fumée !

« Yououououou ! » hulula de joie la voix mentale de Méi qui avait capté l’odeur à travers les sens du petit garçon.

— Ouiiii, moi aussi, moi aussi, je viens de sentir, cria Arinou.

Texte intégral disponible depuis les libraires en ligne suivantes

NosLibrairiesContour

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *