Épisode 2 (extrait)

Résumé de l’épisode

La maladie a envahi trois des quatre villages de la forêt de PèreMère. Stur, Méi, Nori et Arinou sont chargés d’arrêter la progression et de se réfugier à Trintanon, le dernier village épargné. Ils ont pris un raccourci par les rivières pour l’atteindre avant le messager qui porte la mauvaise nouvelle, mais peut-être aussi le germe mortel.
Hélas, Ari et Stur sont tombés dans la rivière glacée et le courant les emporte droit vers les chutes. Arriver à temps paraît très compromis.

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Ari fut engloutie. Le souffle coupé, elle ouvrit la bouche pour crier, voulut recracher le liquide qui l’envahissait, n’arriva pas à tousser pour s’en débarrasser. Son épaule heurta quelque chose de dur, elle n’eut pas le temps d’avoir mal, elle rebondit sur autre chose de plus mou, chercha en vain à écarter la nuit gluante et glacée qui l’oppressait. Elle comprit enfin qu’elle était tombée à l’eau. Le courant était puissant, la ballottait dans tous les sens, mais ne réussissait pas à l’entraîner. Un poids accroché à ses cheveux l’en empêchait. Un poids qui s’agitait comme un poisson au bout d’une ligne. Et qui l’attirait vers le bas ! Elle se débattit sauvagement. Non, elle ne servirait pas de repas à un brochet. Non !

Stur coula à pic tant il fut saisi par la froideur de l’eau. Puis une douleur poignarda sa cheville et le fit réagir. Il se mit à nager, avec vigueur malgré la souffrance. Sa sœur ! Il fallait trouver sa sœur. Elle devait être dans le courant principal. Il monta à la surface pour voir si elle n’apparaissait pas et s’orienter. Il ne l’aperçut pas. Il replongea, elle ne pouvait pas être loin.

Les yeux écarquillés, il fouillait les flots du regard. Une peur atroce lui nouait la gorge : l’eau était claire et il n’y avait personne à plusieurs brasses devant lui.

Ce fut par-derrière qu’elle le heurta. Il eut juste le temps de l’agripper par les cheveux alors qu’un remous l’éloignait déjà. Elle était inerte. Depuis combien de temps n’avait-elle pas respiré ? D’abord la remonter à la surface, ensuite sortir de ce courant, la chute ne devait plus être très loin. Soudain, Ari se débattit. Elle était bien vivante ! Mais elle continuait de lutter contre lui. Ils s’enfonçaient peu à peu tout en étant emportés de plus en plus vite par le flot.

Droit vers le précipice de la chute d’eau.

Il réussit enfin à la saisir à pleins bras, la serrant contre lui pour calmer sa panique. Ils atteignirent le fond. Un bon coup de talon les fit jaillir à l’air libre. La petite fille se détendit immédiatement. Tout en luttant contre le courant, son frère la maintint d’une main pendant qu’elle crachait l’eau avalée et reprenait son souffle. Elle haleta :

— Oh Stur, tu n’es pas un poisson !

— Je suis là, Ari, la rassura-t-il sans chercher à comprendre ce qu’elle voulait dire. Il faut vite sortir de ce courant. Prête ?

— Je peux retirer mes mocassins ? Ils me gênent pour nager.

— Bonne idée ! Les jambières aussi. Nous serons moins lourds.

« Nous vous voyons, cria soudain Méi dans leur tête. Nous arrivons. »

Stur sursauta. Comment ça, ils arrivaient ? Il évalua la situation en un instant.

« Quittez le courant principal ! pensa-t-il très fort. Vous n’aurez pas la force de nous tirer et de lutter contre en même temps. Longez la rive. Tu m’as entendu ? »

« Oui… d’accord. »

La voix mentale pleine d’inquiétude reconnaissait à contrecœur le bien-fondé de la décision qu’il venait de prendre. Elle exprimait aussi que, si Norianin n’avait pas été là, la jeune fille aurait passé outre ses ordres.

À ce moment-là, un tourbillon poussa un peu plus l’adolescent et sa sœur vers le centre du flux. Alors, Stur ne pensa plus qu’à nager. Il se fixa comme objectif un amas rocheux un peu en aval. Il remorquait Arinou, trop légère pour espérer vaincre seule la force qui les aspirait. Cramponnée à ses épaules, elle l’aidait du mieux qu’elle pouvait avec ses jambes.

Le grondement de la chute était assourdissant, les premières volutes de gouttelettes se mêlaient aux lambeaux de brume autour d’eux.

Ils nageaient en oblique du courant pour l’affronter le moins possible. Mais l’éboulis visé devint très vite hors de leurs possibilités. Stur dut se résoudre à rabattre son objectif à la dernière zone d’eau calme avant les gros remous qui secouaient le lac aux abords de la cataracte.

Leur dernière chance.

Ils combattirent les flots brasse après brasse.

Ils luttèrent encore et encore.

La bataille dura et dura.

Pourtant, la clarté du jour n’avait pas diminué quand les pieds du garçon trouvèrent enfin le fond.

***

Le feu brûlait avec vigueur. Stur, vêtu de la tunique sale, mais sèche de Méi, et Arinou, portant celle de Norianin, se serraient l’un contre l’autre sous les deux couvertures. Ils commençaient enfin à se réchauffer.

Une fois extirpés de la gangue glacée qu’étaient devenus leurs habits trempés, ils s’étaient mutuellement octroyé de vigoureuses frictions. Les deux autres avaient ramassé du bois pour le feu, et sorti des deux paquetages restants leurs sous-vêtements secs et les couvertures. Ils avaient transformé une outre en peau-à-cuire en l’étalant dans un trou creusé à cet effet. Des pierres brûlantes chauffaient l’eau qui y avait été versée.

Les plantes séchées des infusions avaient disparu avec le paquetage d’Arinou, mais Méi était revenue de sa quête de bois mort avec une poignée de thym et des aiguilles fraîches de noirsapin.

La tisane serait bientôt prête. Ils pouvaient enfin souffler un peu. Personne n’avait envie de parler, mais des sourires de soulagement et de réconfort fusaient dès que les regards se rencontraient.

***

Sturanan et Arinou s’endormirent à peine l’infusion bue, terrassés par la brutale dépense physique et l’émotion. Méitalinoé repartit ramasser de quoi alimenter le feu pour la nuit.

Norianin utilisa sa hachette pour couper et ébrancher quelques perches dans un bosquet de noisetier. Il planta, bien droites et en vis-à-vis, six d’entre elles épointées à une extrémité et fourchues à l’autre. Il n’eut plus qu’à enfourcher quatre autres bâtons horizontalement et à disposer en claies perpendiculaires les gaffes restantes. Sur le séchoir ainsi obtenu, il étendit les habits mouillés au passage du rapide, puis essora autant qu’il put les vêtements trempés des dormeurs avant de les étaler à leur tour.

Il regarda le ciel. Les nuages n’étaient pas assez bas pour que la pluie menace. Du moins, pas avant plusieurs heures. Il ne doutait pas un instant que l’hiver arrivait à grands pas. Bientôt la neige envahirait la forêt. Mais ces nuages-là sentaient la pluie. Cette nuit peut-être. Plutôt demain. De toute façon il avait conçu le séchoir assez grand pour qu’une fois recouvert de la bâche, il puisse servir d’abri. Il décida d’allumer un petit feu sous l’étendoir pour que les habits sèchent plus vite.

Ensuite, il s’attaqua au problème des chaussures pour Stur.

Pas question en forêt de marcher pieds nus. Ceux-ci s’écorcheraient en moins d’une heure de randonnée, et le froid les engourdirait, décuplant les risques de chutes.

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