Épisode 1 (extrait)

Le buisson de griffépines s’étalait sur plusieurs centaines de pas. Il avait étouffé les arbrisseaux et les autres plantes de sous-bois, mais de grands arbres en jaillissaient, s’élançant vers le ciel. Le soleil de fin d’automne filtrait largement à travers les branches dépouillées de leurs feuilles. Il éclaboussait de reflets dorés les piquants acérés.

Norianin avait fait le tour du taillis sans découvrir de trouée suffisante pour pouvoir s’y glisser. Pourtant, l’enfant souriait de toutes ses dents : il venait de trouver une garenne de rats ! La plus importante qu’il ait jamais vue ! Aucun doute que tout un réseau de terriers débouchait sous le buisson protecteur. Il suffisait de remarquer les nombreuses et minuscules sentes qui s’enfonçaient dans l’amas de griffépines pour en être certain.

Les rongeurs étaient réputés pour leur intelligence. Celle-ci, malgré leur esprit aussi vulnérable aux prédateurs mentaux que celui des enfants humains, leur permettait non seulement de survivre, mais aussi de prospérer. Ils creusaient si profondément leurs galeries souterraines que les attaques télépathiques ne les atteignaient pas. Ils savaient perdre leurs poursuivants – carnivores ou mentavores – en se déplaçant en groupe puis en se dispersant brusquement. Ils traçaient de fausses pistes et ne rejoignaient leur garenne qu’une fois assurés de ne pas être suivis.

Le garçonnet les admirait. Il ne tuerait pas de gibier à poils avant ses quinze ans, mais d’avoir déjoué les multiples ruses des rats et découvert leurs terriers prouvait ses talents de pisteur. Norianin était fier de lui.

Suivre une trace, deviner quels animaux se dissimulaient autour de lui, comprendre les joies et les drames de la forêt, connaître toutes ses ressources le passionnait. Quand, grâce à une crête télépathique, il pourrait fermer son esprit et canaliser la puissance de celui-ci pour en faire une arme qui effraierait même les mentaloups, il partirait seul en forêt durant de longs mois. Il se savait capable d’y vivre grâce à ses connaissances.

Mais pour l’instant, il n’avait que dix ans et ne possédait pas de crête pour protéger ses pensées, ni un crâne épais comme quasi tous les animaux non-télépathes. Il ne devait pas oublier qu’il émettait constamment des mentalondes. N’importe quel animal télépathe captait ses pensées, et ses moyens de défense contre ceux qui dévoraient l’esprit étaient limités. Il ne pouvait qu’invoquer des images de félis, maîtres incontestés de tous les prédateurs, et espérer provoquer une illusion assez crédible pour faire fuir les attaquants.

Bien sûr, la meilleure protection d’un enfant consistait à ne jamais partir seul en forêt. À plusieurs, même sans dissimuler sa présence psychique, on intimidait les petits animaux, on décourageait les fauves inférieurs en nombre et on pouvait désorienter plus facilement les attaques mentales en renforçant les illusions. D’ailleurs, où était Stur ?

Norianin chercha vainement son frère du regard. La fierté qui l’avait envahi disparut instantanément. Comment pouvait-il avoir perdu son frère des yeux ? Comment pouvait-il avoir oublié la règle de survie de base ? Au loin, un gorbeau poussa un cri coléreux. Le petit garçon prit brutalement conscience du silence qui l’entourait. Il se tendit, tous les sens en éveil. Pour faire taire la forêt, il fallait un chasseur de bonne taille, qui menace aussi bien les habitants des arbres que du sol. Un lynx ? Un ourchat ? Ou le pire ennemi des rats et des humains : un mentaloup ?

Le garçonnet se sentit pâlir. Où était Stur ?

Il l’aperçut enfin à travers les troncs, à une cinquantaine de pas. Trop soulagé pour remarquer que son frère était transparent, Norianin se précipita.

***

Sturanan repéra un noyer sous lequel quelques fruits étaient encore bons à récolter.

— Nori, appela-t-il, par ici !

Sans vérifier que son petit frère l’avait entendu, il s’accroupit et commença à ramasser les noix d’une main distraite.

Un petit vent frais parcourait la forêt. Il apportait des odeurs d’automne : celles des mousses humides, des feuilles mortes en décomposition, des lichens et des champignons, celle d’une harde de biches qui devait brouter à quelques centaines de pas. L’adolescent, bercé par les parfums, le bruissement des branches, le chant des oiseaux qui n’avaient pas migré, se laissa aller à la rêverie.

Ce soir, Méitalinoé entrerait dans l’Antre des Gornouilles, grotte sacrée de l’initiation. Elle en ressortirait dans quatre jours la tête ornée de la petite crête mordorée qui la rendrait télépathe. Elle saurait comment empêcher son esprit de diffuser ses pensées à tout vent ; quand elle le désirerait, elle capterait et comprendrait tous les esprits non protégés autour d’elle. Dans quatre jours, son amie de toujours ne serait plus une enfant.

C’était si étrange de penser que Méi, la petite Méi impulsive et enjouée, était désormais assez mûre pour devenir télépathe et ne pas profiter de l’ascendant que cela pourrait lui donner sur les autres. Sturanan savait bien que son amie ne lirait jamais ses pensées sans y être autorisée. C’était totalement interdit et, dès tout petit, on apprenait que l’intimité psychique était sacrée. Pourtant, il ressentait une certaine appréhension : tous les enfants savaient qu’il n’était pas toujours simple de contrôler sa crête. Cela était aussi difficile que de savoir maîtriser ses émotions et de ne pas les faire subir aux autres. Une colère d’un non-télépathe pouvait impressionner et pousser à se battre, une colère dont la puissance était canalisée et concentrée par une crête pouvait tuer. Avoir envie d’entrer dans la tête de quelqu’un ou de l’obliger à faire quelque chose ne prêtait pas à conséquence quand cela était impossible, mais quand on en possédait la capacité, il devait être souvent difficile de ne pas l’utiliser. Lui-même saurait-il s’en empêcher ? Son éducation le préparait aux responsabilités d’un télépathe, mais arriverait-il à les assumer ?

Ses parents et le conseil du village de Campal l’affirmaient. Ils lui avaient déjà demandé qui seraient son parrain et sa marraine d’initiation. Comme il avait choisi sa tante Lulbelli du village de Trintanon et Raodan, un sculpteur solitaire qui ne réapparaissait pour l’hivernage à Campal qu’au rassemblement de fin d’automne, son initiation devait attendre le printemps. En effet, ses parrains ne connaîtraient sa demande que dans quelques jours et la cérémonie ne pourrait être organisée qu’après les grandes neiges, quand tous les participants pourraient se déplacer jusqu’à la Falaise des Gornouilles.

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